Une cicindèle collectée sur la tombe de saint François-Xavier : contexte historique et identification

 

A tiger beetle collected on the tomb of Saint Francis Xavier: historical context and identification

 

  • Cédric Audibert

 

 


Résumé / Abstract


À partir d’une étiquette manuscrite associée à un spécimen de cicindèle dans la collection Perroud au musée des Confluences, Lyon, cet article retrace l’histoire singulière de sa découverte sur la tombe d’un saint du XVIe siècle. En s’appuyant sur divers documents historiques, le contexte de cette trouvaille est reconstitué et les différents lieux où les restes du saint ont été inhumés sont examinés. Parmi les trois sites possibles, la provenance géographique la plus probable de cette cicindèle est déterminée grâce aux indications historiques laissées par le père Villion et à la biogéographie connue de l’espèce après son identification.

Mots clés : Chine – île de Shangchuan – mission – apostolat – Aimé Villion – saint François-Xavier – histoire – cicindèle – entomologie

Based on a handwritten label associated with a tiger beetle specimen in the Perroud collection at the Musée des Confluences, Lyon, this article traces the unusual history of its discovery on the tomb of a sixteenth-century saint. Drawing on various historical documents, the context of this finding is reconstructed and the different sites where the saint’s remains were buried are examined. Among the three possible locations, the most probable geographical origin of this tiger beetle is determined using the historical information provided by Father Villion and the known biogeography of the species following its identification.

Keywords: China – Shangchuan Island – mission – apostolate – Aimé Villion – Saint Francis Xavier – history – Tiger beetle – entomology

 

 


Plan


Introduction

L’abbé Villion

Origine du spécimen

Données de l’étiquette

Données du spécimen

Localité précise

Conclusion

Remerciements

Références bibliographiques


Texte intégral


 

Introduction

 

À l’occasion de la recherche des types de Montrouzier & Perroud (Audibert, 2025), nous avons trouvé une cicindèle portant une information insolite : « Prise en 1868 par l'abbé Villion sur la tombe de St François Xavier » (Figs. 1-2). Une épingle avec une pastille rouge a été piquée à côté du spécimen possiblement pour le repérer plus facilement. L’écriture de l’étiquette semble être celle de Perroud.


Fig. 1. Boîte de la collection Montrouzier-Perroud avec la cicindèle rapportée par l’abbé Villion (Musée des Confluences, boîte n°464910)
Fig. 2. Étiquette de la cicindèle de l’abbé Villion (Musée des Confluences, inv. 47027143)

 

Notre enquête, pour retrouver l'origine de ce spécimen, sera menée en croisant les données historiques avec les données scientifiques liées à l’identification et la biogéographie des espèces.

L’abbé Villion

Les brefs éléments biographiques qui suivent sont extraits de différentes sources : arbre généalogique de Thierry Villion 1, ses souvenirs (Villion, 1923) et le site de l’institut de recherche France-Asie 2.

Aimé Villion (Fig. 3) est né à Genay (Rhône) le 3 septembre 1843. Son père était notaire. C’est contre son gré qu’il se tourne très tôt vers la religion au cours de ses années au Lycée. Il est ordonné prêtre en 1866 et part immédiatement en mission à Hong Kong le 19 juin. Son temps est alors partagé entre Hong Kong et Shangai. En 1868, il part au Japon à Nagasaki, puis à Kobe, Kyôto et surtout Yamaguchi où il restera quarante ans. Seul résident européen de cette ville, il partit sur les traces de saint François-Xavier et de l’emplacement d’une chapelle créée par lui grâce à une ancienne carte qu’on lui présenta. Son rôle était d’établir la mission à Yamaguchi même et dans plusieurs villes de la préfecture : Tsuwano, Hagi et Jifuku. À l’âge de 83 ans, il est envoyé à Kobe puis Nara où il restera quelques années et Osaka où il meurt le 1er avril 1932.

Fig. 3. Portrait de l’abbé Villion (1843-1932), réalisé à Hagi en mai 1919 et envoyé au Saint-Père ©IRFA/Missions étrangères de Paris

 

Origine du spécimen

Données de l’étiquette (Fig. 2)

Les informations données par l’étiquette de Perroud sont problématiques :

-1868 coïncide avec le début de l’ère Meiji marquant une politique d’ouverture du Japon à l’égard des étrangers ; c’est aussi la date d’arrivée de l’abbé Villion dans ce pays, après deux années de stage à la Procure, passées à Shangai et Hong Kong. Il paraît peu probable que celui-ci, compte tenu de ses responsabilités, ait eu le loisir, dès son arrivée, de se rendre à Yamaguchi, où séjourna saint François-Xavier. Cette visite n’est d’ailleurs attestée par aucune source. À l’inverse, il indique dans ses mémoires n’avoir identifié l’emplacement de la chapelle du Daidō-ji (大道寺) créée par saint François-Xavier qu’en 1893, au terme de plusieurs années de recherche (Villion, 1923). Avant cette date, sa localisation demeurait inconnue et en outre, il ne s’agit pas du lieu où le saint est décédé mais où il s’est établi.

-la tombe de saint François-Xavier est située à Goa en Inde, fait déjà connu à l’époque de l’abbé Villion puisque cette ville faisait l’objet de pèlerinages qui avait encore cours au moins jusqu’en 1859 (Baesten, 1879). Mais il existe deux autres lieux de sépulture : l’île de Sancian (ou Sanchan) [Shangchuan], située non loin de Hong Kong, où saint François-Xavier mourut en 3 décembre 1552 et où il fut une première fois enterré « au sommet de la Praya ». Puis les « restes glorieux » du saint furent rapatriés à Malacca le 16 mars 1553 avant d’être une nouvelle fois déplacés le 11 décembre 1553 à Goa (Yvan, 1853).

Il existe donc trois lieux possibles connus à l’époque de l’abbé Villion pour la tombe de saint François-Xavier, et aucun ne se situe au Japon. L’île de Shangchuan est le site le plus probablement visité par l’abbé Villion, situé non loin de Hong Kong où il a résidé en 1866 et 1867 et dont il a probablement entendu parler par Mgr Zéphyrin Guillemin, premier préfet apostolique du Kouang-Tong [Guangdong] et du Kouang-Si [Guangxi]. En effet, dans une lettre du 25 janvier 1867 publiée à titre posthume (Anonyme, 1868 : 6 sq.), celui-ci entreprend en décembre 1866 d’effectuer un voyage pour visiter le lieu où est mort saint François-Xavier. Il arrive sur l’île le 3 décembre 1866 mais l’escale est alors trop brève et un nouveau voyage est prévu le 8 janvier 1867. Guillemin arrive de nouveau sur l’île, le 12 janvier 1867, et se retrouve face au « tombeau de saint François-Xavier », terme qu’il choisit. De retour, Guillemin souhaite élever un sanctuaire sur le lieu même où reposa le corps de François-Xavier (Anonyme, 1868 : 5 ; Guillemin, 1870). Plus intéressant, Guillemin contacte les pères de la Procure de Hong Kong, où était rattaché l’abbé Villion :

« Après en avoir conféré avec les Pères de la procure de Hong Kong et les missionnaires actuellement présents à Canton, nous avons pensé que ce qui répondrait le mieux à toutes les convenances, serait l’érection d’une petite chapelle gothique sur le tombeau même du Saint » (Anonyme, 1868 : 20).

L’idée que le père Villion ait pu visiter la tombe du saint avant de partir pour le Japon paraît donc plausible mais il est surprenant qu’une visite aussi significative pour lui n’ait pas été une seule fois évoquée dans ses souvenirs malgré l’importance que ce personnage a eu dans sa vie et les efforts qu’il a déployés pour en perpétuer la mémoire. Aucun biographe n’a d’ailleurs mentionné un tel séjour à l’île de Shangchuan (com. pers. M. Nogueira Ramos, 2025). Aussi n’est-il pas exclu que le spécimen ait été collecté par un autre père de la procure de Hong Kong voire par Guillemin lui-même, qui l’aurait ensuite confié à l’abbé Villion, lequel l’aurait ensuite envoyé à Perroud ou à son collaborateur et ami le R.P. Montrouzier.

Données du spécimen (Figs. 4a-c)

La cicindèle de l’abbé Villion fait partie du genre Cosmodela, propre à l’Asie du Sud-Est, l’Inde et la Chine. Le genre est absent du Japon (à l’exception de l’île d’Ishigaki), ce qui exclut la possibilité que l’abbé Villion l’ait rapportée de Yamaguchi. Le genre comprend 12 espèces, dont huit au moins habitent la Chine (Shook & Wiesner, 2006). La forme des taches élytrales permet facilement d’éliminer plusieurs taxons ayant les taches médianes étroites ou séparées et/ou les taches humérales réduites (C. separata, C. duponti, C. barmanica, C. didyma, C. indica, C. intermedia et C. velata).

Les joues ne possèdent pas de soies (Fig. 4b), ce qui permet d’éliminer C. fleutiauxi (Acciavatti & Cassola, 1989 : 130) et C. setosomalaris qui possède également ce caractère (Mandl, 1954). Il reste quatre taxons : C. aurulenta, C. juxtata, C. batesi (endémique de Taïwan) et C. virgula, très proches phylogénétiquement mais qui peuvent également, mais de manière plus subtile, être séparées par la forme des taches élytrales (Tsuji et al., 2016). Werner et al. (2002) donnent des illustrations de plusieurs espèces de Cosmodela et notre exemplaire s’accorde bien avec C. juxtata (ancienne sous-espèce de C. aurulenta).

Fig. 4. Cosmodela juxtata Acciavatti & Pearson, 1989. a. vue dorsale, b. vue latérale, c. vue de face. Abbé Villion, 1868, collection Perroud (Musée des Confluences, inv. 47027143)

 

Une observation en 2023 3, déterminée par un spécialiste F. A. Boetzl comme C. juxtata, est donnée de l’île de Shangchuan; cette forme est extrêmement proche de notre exemplaire, avec des taches très légèrement réduites par rapport à celles qu’on observe habituellement chez C. juxtata, et qui pourrait faire partie de la même population. F. Boetzl, à qui nous avons demandé un avis sur notre spécimen, a confirmé l’identification de C. juxtata et l’a sexé comme un mâle.

L’espèce a une distribution assez large : nord-est de l’Inde, Péninsule indochinoise et sud de la Chine (loc. typ. Macao). L’identité de l’espèce permet d’exclure Goa où seule se trouve Cosmodela barmanica et Malacca où vit uniquement Cosmodela aurulenta. Des trois lieux d’ensevelissement de saint François-Xavier, l’île de Shangchuan reste donc la localité de capture la plus probable pour ce spécimen au point de vue de la distribution connue des espèces.

Localité précise

L’emplacement de la « tombe » de saint François-Xavier est marqué par une stèle érigée en 1639. Une chapelle fut édifiée puis inaugurée par Mgr Guillemin, conformément à son projet, le 25 avril 1869 (Anonyme, 1869 ; Guillemin, 1870). Puis en 1870 est commencée la construction d’une pyramide avec une statue, l’ensemble mesurant 10 m de hauteur, située au sommet de la colline et surplombant la chapelle afin de servir de point de repère de l’emplacement du sanctuaire. Une chromolithographie gravée par Frédéric Sorrieu (1807-1887) (Fig. 5) montre, en vue d’artiste, l’emplacement du sanctuaire et de la pyramide. Ces deux édifices furent détruits durant la période 1966-1976 marquée par la Révolution culturelle lancée par Mao Tsé-Toung 4. Une nouvelle chapelle fut reconstruite au même endroit, où elle se trouve encore aujourd’hui, et a fait l’objet par la Chine d’une demande de classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2016 5. La localisation du « tombeau » ou de la chapelle n’est pas référencée dans GoogleMaps® ni dans ©OpenStreetMap. Nous l’avons trouvée grâce au site chinois Baidu Maps® 6 en cherchant saint François-Xavier en chinois (圣方济·沙勿略). Sa position coïncide finalement assez bien avec la vue d’artiste de F. Sorrieu, montrant la chapelle sur un promontoire et accessible par un chemin côtier. La perspective pouvait laisser penser qu’elle se trouvait plus haut dans l’île où nous la cherchions en vain (nous n’avons pu trouver le « sommet de la Praya »). Transposant ce point sur Google Maps, nous y voyons une photographie aérienne de l’église avec le même positionnement que celui de la vue d’artiste, avec la façade principale donnant sur la mer. L’emplacement de la tombe, d’après Masson (2019 : 207), se trouve sous la chapelle, un peu en avant de l’abside. Les coordonnées de ce lieu sont en WGS84 : 21.74893, 112.77442 (soit 21° 44′ 56.15″ N, 112° 46′ 27.91″ E).

Fig. 5. Chapelle de St. François Xavier dans l'île de Sancian [Shangchuan], Canton – Chine. Paris, Imp. Lemercier & Cie, 1870, Chromolithographie, F. Sorrieu, imp. Lemercier.

 

 

Conclusion

Cette étude illustre, à travers cet exemple, l’apport des sciences humaines et plus particulièrement de l’histoire, à la connaissance scientifique et à la documentation des collections naturalistes. Le croisement des sources historiques et la vérification de leur cohérence avec les données biogéographiques actuellement connues de Cosmodela juxtata, ont permis de reconstituer la localité de capture de ce spécimen, identifiée comme l’île de Shangchuan, jusqu’alors représentée par une seule donnée contemporaine. Ce spécimen constituerait ainsi la première et unique donnée historique publiée pour cette espèce, soulignant l’intérêt majeur des collections anciennes et de leur contextualisation pour l’enrichissement des connaissances biogéographiques.

 

Remerciements

Je remercie Mme Eva Delcourt (Archives des Œuvres pontificales missionnaires, Lyon) pour son aide dans la recherche de documentation sur l’abbé Villion et Dr Fabian A. Boetzl (Université de Wurzbourg) pour la confirmation de l’identification de la cicindèle. J’exprime ma reconnaissance à Mme Marie-Alpais Dumoulin (Institut de recherche France-Asie) pour m’avoir mis en relation avec M. Martin Nogueira Ramos (École française d’Extrême-Orient) que je remercie vivement pour les recherches qu’il a menées sur l’abbé Villion. Merci également à Mme Ghislaine Olive (Institut de recherche France-Asie) pour l’envoi du portrait de l’abbé Villion. Je suis redevable enfin à M. Bruno Jacomy pour son aimable relecture.

 

Références bibliographiques

Acciavatti R. E. & Cassola F., 1989. The Tiger beetle genus Cicindela (Coleoptera, Insecta) from the Indian subcontinent. Annals of Carnegie Museum, 58 (4) : 77-353.

Anonyme, 1868. Missions d’Asie. Chine. Vicariat apostolique du Kouang-Tong. Annales de la Propagation de la Foi, 40 : 5-23.

Anonyme, 1869. Missions d’Asie. Chine. Vicariat apostolique du Kouang-Tong. Annales de la Propagation de la Foi, 41 : 407-425.

Audibert C., 2025. Les types de coléoptères décrits par Montrouzier et Perroud & Montrouzier dans la collection Perroud au musée des Confluences à Lyon. Bulletin de la Société Linnéenne de Lyon, 94 (2) : 88-98.

Baesten V., 1879. Le tombeau de Saint-François-Xavier 1552-1879. Précis historiques, (2) 8 : 729-737.

Guillemin Z., 1870. Lettres de Mgr Guillemin, ev. préf. apost. du Quang-Tong et Quang-Si (Chine) sur l'érection de la chapelle de S. François Xavier dans l'île de Sancian et quelques autres faits récents de la mission. Rome, Imprimerie de la Propagande, 171 p.

Mandl K., 1954. Zur Kenntnis der Cicindeliden (Col.) Süd-Chinas. Bonner zoologische Beiträge, 5 (1-2) : 157-161.

Masson M., 2019. Sancian: Landscape and Architecture in the Burial Place of St. Francis Xavier, Tianzhujiao Yanjiu Xuebao 天主教研究學報, 10 : 173–222.

Shook G. & Wiesner J., 2006. A list of the tiger beetles of China (Coleoptera: Cicindelidae) : 5-26. In : Z.-Q. Zhang (éd.), Fauna of China, vol. 5.

Tsuji K., Hori M., Phyu M. H., Liang H. & Sota T., 2016. Colorful patterns indicate common ancestry in diverged tiger beetle taxa: Molecular phylogeny, biogeography, and evolution of elytral coloration of the genus Cicindela subgenus Sophiodela and its allies. Molecular Phylogenetics and Evolution, 95 : 1-10.

Villion A., 1923. Cinquante ans d’apostolat au Japon. Hongkong, imprimerie de la Société des Missions étrangères, 489 p., I-III, 1 carte dépliante.

Werner K., Chen K. M. & Yang M. M., 2002. Contribution to knowledge of the Tiger beetles of Taiwan with notes to the species of Lanyu (Coleoptera: Cicindelidae). Collection and Research, 15 : 35-52.

Yvan M., 1853 : Souvenirs de l’ambassade française en Chine (suite). Trois journées dans la rivière du Canton. Revue contemporaine, 6 : 519-574.

 

 


Notes


  1. https://gw.geneanet.org/thierryvillion?n=villion&oc=&p=aime&type=fiche (consulté le 6 janvier 2026).

  2. https://irfa.paris/missionnaire/0908-villion-aime/ (consulté le 6 janvier 2026).

  3. https://www.inaturalist.org/observations/173119344 (© koi20) (consulté le 14 janvier 2026).

  4. https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/2016-12-16-l2019eglise-saint-francois-xavier-sur-l2019ile-de-sancian-une-bonne-nouvelle-pour-le-patrimoine-en-chine-et-pour-l2019eglise/ (consulté le 14 janvier 2026).

  5. Idem.

  6. https://map.baidu.com.

 

 


Auteur


Cédric Audibert
Musée des Confluences, centre de conservation et d'étude des collections « Louis Lortet », 13A rue Bancel 69007 Lyon.
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Citation


Audibert C., 2026. Une cicindèle collectée sur la tombe de saint François-Xavier : contexte historique et identification. Colligo, 9(1). https://revue-colligo.fr/?id=110.