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Introduction
Les échantillons de la collection minéralogique et paléontologique de Maïkovsky revêtent un caractère exceptionnel, entre autres par leur mode d’acquisition et de collecte, mais aussi par leur conservation. En effet, de nombreux spécimens sont le fruit de l’exploitation minière de la potasse en Alsace et proviennent de sédiments enfouis en profondeurs, extraits par carottage durant les prospections minières, ou plus rarement, remontés des puits par les mineurs eux-mêmes. Une autre partie de ces échantillons a été mise à jour au cours des campagnes de recherche industrielle menées au sein d’autres bassins sédimentaires à l’étranger (au total 26 pays couvrant tous les continents). L’histoire de cette collection commence avec la découverte des sels de potasse en Alsace, faite au début du XXe siècle.
Contextualisation : de la découverte du gisement potassique de Mulhouse à la collection minéralogique de Maïkovsky
En 1904, dans l’Alsace-Lorraine allemande, Amélie Zurcher, fille du directeur de l’usine de textile de Bouxwiller (Bas-Rhin, 67 330) et propriétaire de terres agricoles, convainc l’industriel Jean-Baptiste Grisez et le prospecteur minier Joseph Vogt (Fig. 1) de forer sur sa propriété du Lützelhof, située sur la petite commune rurale de Wittelsheim, au sud du rift rhénan (Fig. 2). Elle espère ainsi relancer l’activité économique de son exploitation agricole, ruinée après la sécheresse de 1893 (Torres, 1999). Son objectif est de trouver de la houille, une roche sédimentaire fossile formée à partir de charbon végétal à plus de 80% de carbone, qui était très prisée à l’époque pour la production de combustible. De grandes houillères sont présentes et exploitées à quelques dizaines de kilomètres au sud-ouest de sa propriété (gisement de Ronchamp) ce qui l’amènent à penser à une possible extension sur ses domaines (Fig. 2).
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| Fig. 1. De gauche à droite, portraits de Amélie Zurcher (1919, album photo privé) Joseph Vogt (avant 1921) et Jean-Baptiste Grisez (avant 1915). En fond, carte postale modifiée de la Mine Amélie II. Dates de prise de vue et auteurs inconnus. |
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| Fig. 2. Carte géologique et administrative de l’Alsace montrant la position du complexe d’exploitation de potasse de Mulhouse par rapport aux différents bassins sédimentaires et aux limites du fossé rhénan (en pointillé) |
Avec ses collaborateurs Grisez et Vogt, elle va fonder en mai 1904 la « Société en participation pour la recherche de gisement de houille en Alsace » qui amènera dès le mois de juin, à l’installation d’un trépan au sud de Wittelsheim. Les résultats obtenus sur les premières centaines de mètres ne sont pas concluants. Seul du sel, sans grand intérêt économique est d’abord extrait. L’idée d’abandonner la poursuite du forage est suggérée et après diverses négociations entre les partenaires, le forage est reconduit, poussé par A. Zurcher qui espère toujours découvrir une ressource minière utilisable. C’est à 627 et 649 m de profondeur que le trépan va remonter des sédiments contenant une roche rose orangée inattendue. Le laboratoire de géologie de l’Université de Strasbourg va expertiser ce minéral et va identifier de la sylvinite, un sel particulièrement riche en chlorure de potassium. Ainsi, le premier gisement de potasse du bassin de Mulhouse est découvert ! Deux couches de sylvinites sont identifiées et l’exploitation du bassin conduit très rapidement, dès 1906, à la création de nombreuses compagnies minières, établies par d’autres industriels. Plusieurs centaines de sondages sont réalisés et le premier puits, baptisé Amélie I, voit le jour en 1908. Ces entreprises vont commercer entre elles, elles se rachètent et s’échangent leurs titres de propriétés, amenant un marché fructueux jusqu’à la Première Guerre mondiale. L’Alsace-Lorraine, province rattachée à l’Allemagne à la suite de la guerre franco-allemande de 1870, devient à nouveau française en 1918 avec la victoire de la France. Il faudra attendre plus de 5 ans, en 1924 pour que toutes les mines passent définitivement propriétés de l’état français, qui accordera le monopole des droits d’exploitation à deux compagnies : la société au capital privé de Joseph Vogt, « Kali Sainte-Thérèse », et la nouvelle société publique, tout juste créée par l’état français, les « Mines Domaniales de Potasse d’Alsace » ou MDPA (Torres, 1999).
Les MDPA vont se spécialiser dans l’exploitation d’évaporites potassiques comme la sylvinite (Chlorure de potassium naturel, KCl), ou la carnallite [Chlorure de magnésium et de potassium hydraté, KMgCl3(6H2O)]. L’objectif était d’extraire le potassium présent dans ces deux roches, une ressource stratégique indispensable aux engrais fertilisants et nécessaires au plein essor de l’agriculture industrielle. Les MDPA vont être les premiers à se doter d’un service de recherche scientifique, ayant pour objectif d’approfondir les connaissances géologiques du sous-sol alsacien et d’améliorer la prospection et la découverte de nouveaux gisements potassiques à travers le monde. Vinceslav Maïkovsky sera le premier ingénieur en chef du service Géologique et Géophysique dès 1926. Ce département qui changera plusieurs fois de dénomination au cours de la vie de l’entreprise, sera aussi connu sous le nom de « Service Géologie et Gisement ». Ce service, dont les développements accompagneront l’essor de la société, sera en grande partie façonné par la personnalité emblématique et visionnaire de Maïkovsky.
Vinceslav Maïkovsky (1901-1985), la cheville ouvrière scientifique à l’origine de la collection
Les données concernant la vie et la carrière de Vinceslav Maïkovsky (Fig. 3) sont plutôt rares et éparses. Elles proviennent en grande partie des archives familiales privées fournies par Catherine Maïkovsky, petite-fille de Vinceslav, et des documents issus de l’exploitation des MDPA et conservés aujourd’hui au musée de la Mine et de la Potasse de Wittelsheim, dont l’association Kalivie assure la gestion.
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| Fig. 3. Photographies de Vinceslav Maïkovsky. Dates de prise de vue et auteurs inconnus. |
V. Maïkovsky est né le 2 février 1901 à Minsk, ville russe à l’époque (aujourd’hui biélorusse), mais grandit à Kiev avec sa famille. En 1915, alors que la Première Guerre mondiale éclate, il passe le concours d’entrée de l’école navale de Saint-Pétersbourg à 14 ans et s’engage directement dans la marine impériale. La révolution Russe de 1917 et la guerre civile qui s’ensuit bouleversent sa vie. À la chute de l’Armée blanche impériale, battue par les bolcheviks de l’Armée rouge en octobre 1920, Maïkovsky est évacué, comme 150 000 autres marins, depuis Sébastopol vers Constantinople, à bord du croiseur « Général Korniloff », l’un des 138 navires de la flotte du général en chef Piotr Wrangel (Gazette des Mines de Potasse n°133, 1965). De là, le 1er décembre 1920, il rejoint la base navale française de Bizerte, localisée en Tunisie, pays qui est sous protectorat français à cette époque et depuis 1881 (Menegaldo, 2015). L’escadre russe migre vers la Tunisie avec à son bord de nombreux étudiants et enseignants. Ainsi les élèves officiers en cours de formation ont pu poursuivre leur apprentissage malgré l’exil. V. Maïkovsky reste à Bizerte jusqu’en 1922 comme timonier où il y obtient le diplôme de l’école navale supérieure de Saint-Pétersbourg avec d’excellents résultats. Il arrive ensuite à Paris, comme de nombreux autres Russes réfugiés, cantonnés dans des baraquements construits pour les ressortissants étrangers. Il va apprendre le français avec une Franco-Russe, madame Tessonneau, dont il épousera la fille, Yvonne Tessonneau, à Villejuif en 1924. Yvonne, devenue sa femme, sera un soutien indéfectible durant toute sa carrière. Elle l’épaulera et réalisera même certains dessins scientifiques, publiés dans ses écrits. Malgré la mise en place de relations diplomatiques et commerciales entre la France et la toute jeune URSS, des accords entre la France et la Russie impériale antérieurs permirent à de nombreux militaires russes exilés, dont Maïkovsky, de reprendre des études (Menegaldo, 2015). Ainsi, dès son arrivée sur le territoire français en 1922, il va s’intéresser aux sciences de la Terre et commencera un cycle universitaire à la Faculté des sciences de la Sorbonne (Paris). Il y obtiendra 3 certificats dans les spécialités de la géographie physique (le 19 juillet 1923), de la minéralogie (le 17 octobre 1924) et de la géologie (le 30 octobre 1924) lui assurant l’accès à des études supérieures dans le domaine des géosciences d’abord à l’institut de géologie de Nancy puis à l’institut de géologie appliquée de Strasbourg, jusqu’en 1925. V. Maïkovsky ne sera naturalisé Français qu’en 1931, quelques années après son recrutement aux MDPA.
Sur les conseils de George Friedel, alors inspecteur général des mines, la direction des MDPA, représentée par Maurice Roederer, recrute Vinceslav à Mulhouse entre 1925 et 1927, à peine quelques années après la création de l’entreprise (Fig. 4). Maïkovsky est nommé très rapidement ingénieur en chef du service « géologie et gisements des Mines ». Il va y jouer un rôle déterminant dans la stratégie de recherche de potasse à l’étranger. Il est mandaté pour développer des collaborations actives de partenariat industriel à l’international (Tunisie, Maroc, Sicile, Gabon, Canada, etc.), ce qui l’amènera à produire des rapports d’étude rigoureux sur des découvertes de gisements ou sur des sites déjà connus et à participer à des missions de faisabilité ou d’ingénierie d’assistance. Grâce à son investissement et son travail, les MDPA vont acquérir de solides connaissances et compétences les rendant incontournables dans l’exploration et le développement d’activités liées à la potasse à l’échelle internationale. En 1932 il publie une note exhaustive sur le gisement de sylvinite de Solikamsk en Russie (Fig. 5) à travers laquelle il relate l’histoire de la découverte, la cartographie des ressources sur site, en l’illustrant de logs et de sondages, tout en analysant et précisant l’âge la stratigraphie à partir d’assemblages fossilifères. Ce travail de fond va s’accompagner d’un état des lieux de la situation industrielle avec l’estimation des réserves de potassium exploitable et finalement l’examen de la valeur économique du gisement.
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Fig. 4. Frises chronologiques retraçant les étapes de la vie et de la carrière de Vinceslav Maïkovsky (en vert), mise en relief par l’histoire des Mines Domaniales de Potasse d’Alsace (MDPA, en orange) ainsi que des faits historiques (Guerres mondiales et Révolutions russes).[Cliquer sur l'image pour l'agrandir]
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| Fig. 5. Couvertures des principaux ouvrages professionnels de Vinceslav Maïkovsky. |
Dès sa nomination, il entreprend la constitution d’une collection « d’apparat » remarquable qu’il enrichira tout au long de sa carrière. En 1933, avec l’appui de la direction de l’entreprise, il fonde officiellement le « musée minéralogique de la Potasse », où il expose des sels et de la sylvinite du monde entier et intègre des fossiles collectés du sous-sol alsacien. Cette collection est aujourd’hui conservée au musée de la Mine et de la Potasse, installée dans l’ancien vestiaire du carreau Joseph-Else et gérée par l’association Kalivie. Il est investi non seulement pour valoriser mais aussi pour transmettre. Il va assurer durant plus de 3 ans (de 1937 à 1940) des cours de minéralogie à l’école supérieure de chimie de Mulhouse, renforçant davantage le lien entre les MDPA et les institutions académiques, et formant ainsi les futures recrues de l’entreprise.
En 1940, avec la défaite de l’armée française face à l’Allemagne nazie, les MDPA sont contraints d’abandonner l’exploitation en Alsace et de disperser le personnel ingénieur à l’échelle du territoire libre, c’est-à-dire au sud de la ligne de démarcation. Maurice Roederer va se réfugier en Isère, Maïkovsky, sa femme et leurs cinq enfants vont s’installer temporairement dans diverses villes : Carcassonne, Lons-le-Saunier, Cordieu, La Villeneuve, avant de s’établir, avec une partie du service des MDPA, à Louhans en Saône-et-Loire. Il va y poursuivre ses activités de recherche durant le conflit, portant sur divers sondages menés avant la guerre, comme ceux forés par les MDPA en 1938 en Bresse et dans le Revermont jurassien, à la recherche de potasse (Fig. 4). À la demande de Maurice Roederer, il procèdera aussi, à l’examen géologique de la Mine de soufre de Malvézy près de Narbonne dans le Languedoc (Gazette des Mines de Potasse n°66, 1952) et se consacrera en grande partie à la rédaction de sa thèse de doctorat démarrée en 1935 et intitulée « Contribution à l’étude paléontologique et stratigraphique du bassin potassique d’Alsace ». Il la soutiendra en 1941 à l’Université de Strasbourg, repliée temporairement et jusqu’à la fin du conflit à Clermont-Ferrand. À cette époque, 232 puits et forages avaient été réalisés et tous sont détaillés dans son manuscrit, offrant une connaissance du sous-sol alsacien considérable en superficie comme en profondeur.
Maïkovsky entreprit de rassembler toutes les descriptions des puits réalisés dans le bassin potassique de Mulhouse. Il va établir une coupe de référence du bassin sédimentaire en désignant la carotte du sondage DP 1 de Wittelsheim, la plus représentative et présentant toutes les caractéristiques types des couches inhérentes à ce rift. Elle correspond de plus au premier forage exécuté en 1904. Il va décrire chacune des couches, qu’il va corréler à un étage chronostratigraphique. Evidemment, pour les besoins de l’exploitation, Il sera particulièrement précis à propos de la stratigraphie et de la structuration des deux couches de potasse exploitées (Fig. 6).
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| Fig. 6. Coupe stratigraphique de référence réalisée par Maïkovsky en 1941 (modifié), où il met en évidence les deux niveaux potassiques, nommés couche inférieure et couche supérieure, à des fins d’exploitations minière et scientifique. En haut à droite, illustration d’un échantillon de potasse brute, exposé au musée de la Mine et de la Potasse (Wittelsheim, Haut-Rhin, Alsace). |
Ces descriptions représentent une connaissance indispensable au développement industriel de l’entreprise, en permettant de répondre à des questions de logistique d’extraction mais aussi de rentabilité économique. En outre, la description de chaque faciès et la contextualisation des assemblages fossiles permettent d’avoir des clés de compréhension de l’évolution sédimentaire et paléontologique du bassin. À l’échelle du remplissage stratigraphique du bassin, il va identifier 79 espèces déjà connues, parmi les macro-fossiles bien conservés, comprenant aussi bien des plantes, des invertébrés (gastéropodes, insectes et crustacés) que des vertébrés (poissons). Il va non seulement les figurer mais établir aussi pour 54 d’entre elles une description systématique exhaustive.
Depuis ces travaux, très peu d’études ont été menées sur les spécimens de cette collection pourtant cruciale dans la compréhension de l’évolution des faunes et du paysage au cours du Cénozoïque. Des études sur les associations paléontologiques, amorcées par Maïkovsky, ont permis de proposer des hypothèses sur les conditions de formation du bassin (Duringer, 1988 ; Schuler, 1983 ; Blanc-Valleron, 1991). Maïkovsky réalisera d’autres travaux d’importance pour les MDPA mais ceux-ci demeureront à l’usage exclusif de l’entreprise minière et garderont un caractère confidentiel (Fig. 5). C’est le cas par exemple d’un rapport intitulé « Le Pétrole dans le Haut-Rhin, Le Sondage de Staffelfelden » délivré en 1951. Il analyse le sondage D.P. XXV, situé à Staffelfelden sur le réservoir à hydrocarbure d’âge jurassique de la Grande Oolite et conclut que la quantité d’huile, trop faible, ne permettra probablement pas une exploitation rentable à long terme.
En 1952, il recrute et va former celui qui deviendra son successeur, Jean-Marie Schlund (1926-2024). Ce jeune ingénieur géologue, tout juste diplômé de l’institut français du pétrole l’accompagnera sur toutes les missions de terrain, de recherche prospective de nouveaux gisements, surtout en Afrique du Nord. Au total, les MDPA à travers l’expertise de leur équipe d’ingénieurs, prospecteront 26 pays dans le but d’identifier des gisements potassiques ainsi que d’autres ressources minières comme les phosphates, le bore, le brome et le lithium entre autres (Fig. 7).
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Fig. 7. Carte du monde illustrant les lieux de prospections et d’extraction minière exploités par les MDPA entre 1924 et 1985. Au total 26 pays ont été visités : le Canada (Terre Neuve, Saskalchewan, N-Brunswick, Iles de la Madeleine), les Etats-Unis (Floride), le Brésil (Fazendihna, Sergipe), la Colombie, la Bolivie (Tarija), le Chili, l’Angleterre (Whitby), l’Allemagne (RDA à l’époque), la France (Alsace, Dax, couloir rhodanien), l’Espagne (Sallent, Navarre), l’Italie (Sicile), la Russie (URSS à l’époque, Soligorsk & Solikamsk), la Roumanie, la Jordanie, le Pakistan (Salt Range), la Thaïlande, le Maroc (Khémisset & Youssoufia), l’Algérie, la Tunisie (Zarzis), l’Égypte (mer Rouge), l’Éthiopie (Dallol), le Nigéria, le Gabon (Azingo), la République du Congo (Holle), le Botswana (Sua Pan) et l’Australie. Modifié d’après un document d’archive des MDPA. [Cliquer sur l'image pour l'agrandir]
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Il est important de noter la volonté de Maïkovsky de communiquer et de diffuser auprès de la communauté scientifique. Il participera tout au long de sa carrière à plusieurs colloques et séminaires comme le congrès géologique international tenu à Mexico en 1956 (Fourmarier, 1956). Jusqu’à la fin, il conservera sa volonté de produire, d’innover et d’élaborer des données synthétiques, pour le compte de la société mais aussi pour contribuer au rayonnement de la recherche scientifique. En 1965, il livrera son ultime rapport, qui dressera un bilan de l’ensemble des connaissances géologiques, industrielles et économiques liées à l’exploitation de la potasse dans le monde. Maïkovsky va réaliser des projections sur l’avenir de l’industrie du bassin potassique de Mulhouse en estimant le tonnage de la ressource de K2O encore exploitable à près de 15 millions de tonnes. Au rythme des extractions de l’époque, il présume que le bassin de Mulhouse ne pourra livrer de la sylvinite que durant une trentaine d’années. Au-delà, le gisement sera épuisé, ce qui obligera la France à mettre un terme à son exploitation. Il envisage que d’autres puissances comme le Canada ou le Congo deviendront producteurs majoritaires de la potasse dans le monde. Ses estimations s’avèreront plutôt correctes puisque l’exploitation de la potasse en France s’arrêtera définitivement à la fin de l’année 2002.
Vinceslav Maïkovsky prend finalement sa retraite en 1965 (Fig. 8) et part se retirer à Ermont (Val-d’Oise), puis à Massy dans l’Essonne, en 1967. Il décèdera à son domicile le 18 novembre 1985, à l’âge de 84 ans. Jean-Marie Schlund lui rendra un hommage dans le numéro 90 de janvier 1986 de Potasse Magazine en rappelant son rôle de pionnier dans la géologie minière en France, sa rigueur scientifique, et l’héritage précieux laissé à travers ses nombreux travaux et archives tout comme, le musée minéralogique qu’il a fondé.
L’entreprise a joué le rôle d’ascenseur social et culturel pour de nombreuses personnalités scientifiques qui amènent à des évolutions de carrière très semblables. Ainsi, il est intéressant de noter que le parcours d’Eugène Milokhoff est particulièrement similaire à celui de V. Maïkovsky. Ce dernier aussi, né en Russie, fut élève de l’école navale de Saint Pétersbourg au moment de la révolution Russe ; il suivra des études de géologie en France et deviendra ingénieur dans le pétrole en Afrique pour le compte de la France. Il obtiendra le grade de docteur en 1952 et finira sa carrière comme ingénieur divisionnaire au service Géologique et Géophysique des MDPA aux côtés de V. Maïkovksy. (Gazette des Mines de Potasse n°63, 1952)
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| Fig. 8. Photographies de Vinceslav Maïkovsky lors de son pot de départ à la retraite en 1965 sur la première photo, à gauche, on peut voir Jean-Marie Schlund fumant la pipe. Auteurs des photos inconnus |
La collection minéralogique et paléontologique de Maïkovsky : Un trésor scientifique inestimable
Cette collection correspond à une archive sédimentaire de très grande ampleur aussi bien géographique (répartition mondiale des échantillons) que temporelle (des couches triasiques aux alluvions quaternaires), à la base de nos connaissances géologiques et paléontologiques fondamentales du sous-sol alsacien. Elle comprend 3258 échantillons inventoriés, dont un tiers (1456 précisément) correspondent aux spécimens fossiles, issus directement des carottes de forages et des galeries exploitées par les MDPA (Fig. 9). Ces fossiles participent à une reconstitution géologique et paléontologique de la partie méridionale du fossé Rhénan, entre le Trias et le Pléistocène. Ils constituent ainsi un fonds scientifique de données locales, encore peu exploitées. Le restant de la collection (1802 pièces) correspond exclusivement à des échantillons de roches salines, collectés à titre personnel par les mineurs et les ingénieurs des MDPA. Elle offre par conséquent un large corpus de cas d’études privilégiées des modes de formations des évaporites. Parmi les dons remarquables, on peut citer l’assemblage d’insectes fossiles, décrit entre 1933 et 1935 par François Quievreux, et collecté sur les marges du rift Rhénan.
Cette collection est toutefois indissociable de son héritage historique. À l’origine, il s’agissait d’une « collection d’apparat », c’est-à-dire un espace de vitrine promotionnel lié aux activités et aux savoir-faire de l’entreprise. Ce « show-room » a permis à l’entreprise de valoriser auprès de ses partenaires sa connaissance accrue du terrain et de mettre en relief la maîtrise de ses techniques d’extraction minière.
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| Fig. 9. Photographies du musée de la Mine et de la Potasse, Loïc Demesy, 2024 |
Ce fut le cas, par exemple, en 1978 avec la venue d’ingénieurs brésiliens ou encore en 1982 avec la visite de partenaires thaïlandais qui découvrent la collection durant la mise en place d’accords commerciaux (Potasse Magazine n°46, 1978 et n°76, 1982). Les MDPA ont eu de très nombreux clients et collaborateurs tout au long de leur développement, comme les sociétés SALSI en Italie, SOREPOTA en Tunisie, BRMA en Algérie et bien d’autres encore, et en premier lieu le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) en tant que partenaire récurrent.
La collection, dès son origine, a été mise en valeur dans du mobilier de qualité, fabriqué sur mesure et qui participe pleinement à la théâtralisation des espaces de présentation. On y découvre un premier ensemble de fossiles alsaciens, présentés suivant leur origine stratigraphique et chronologique. Le deuxième ensemble, tout aussi vaste concerne les divers « sels », exposés sous formes de carottes et de macro-échantillons et organisés suivant leur provenance géographique. La scénographie contextualise le potentiel industriel économique de chacun des gisements via des cartes géologiques explicites. Une partie de la collection n’est pas accessible au public mais elle reste conservée sur place dans les tiroirs des vitrines d’apparat.
Toutes les pièces ont été inventoriées suivant une organisation bien précise correspondant à leur emplacement au sein du mobilier, sous forme d’un ensemble de lettres et de chiffres. Par exemple, l’échantillon AC4-1 (un exosquelette complet de crustacé fossile) est localisé dans le meuble AC, au niveau du 4<sup>e</sup> placard et de son premier tiroir. Cette méthode d’inventaire offre beaucoup d’avantage pour repérer facilement un spécimen, mais elle rend indissociable la collection du mobilier, amenant de réelles problématiques sur sa possible restructuration ou son éventuel transfert. Récemment, de nouveaux numéros ont été attribués, plus conformes aux conventions de numérotation des collections muséales, tout en conservant la traçabilité historique des ensembles et intégrant aussi les caractéristiques des échantillons.
Certains spécimens, rares ou emblématiques sont scénarisés au sein de matériaux adaptés confectionnés sur mesure (tels que des boîtes en verre soufflé à la pièce) et qui participent à la patrimonialisation de la collection. Un ensemble a été présenté à Mulhouse même, en 1950, durant une Exposition relatant le patrimoine industriel (Gazette des Mines de Potasse n°63, 1952) (Fig. 10). Ce procédé de valorisation est toujours pratiqué par certaines sociétés industrielles, comme les groupes Airbus ou Michelin qui établissent au sein de leur siège de véritables musées à visée commerciale et historique.
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| Fig. 10. À droite les photos prisent par Maïkovsky pour son manuscrit de thèse en 1941. À gauche, ces mêmes fossiles (A : AE15 Melita palmata, B : AE2-2 Prolebias praecursor et C : Y-12 Aeoliscus henrichi). Fossiles disponibles au musée de la Mine et de la Potasse, Wittelsheim (Alsace). Photos de Melita palmata & Prolebias praecursor par Paul Joube, 2024. Photo de Aeoliscus henrichi (Y-12) par Théotime Brungard, 2024. |
À partir des années 1980, cette collection a connu un regain d’intérêt, grâce à la diversité et à la qualité de fossilisation de certains spécimens. Plusieurs études scientifiques sur la taxinomie de certains groupes de vertébrés ont été menées. D’abord par J. Gaudant enseignant-chercheur à l'université Paris-7 qui a analysé plusieurs taxons de poissons téléostéens (Gaudant, 1979, 1981a, 1981b), dont les gobies (Gobiidae), les poissons mordeurs du désert appelés « death valley pupfish » (Cyprinodontidae) et les poissons sable à museau pointu ou « Beaked salmon ou Beaked sandfish » (Gonorynchidae). Un autre fossile remarquable a suscité un grand intérêt : une carapace complète d’une tortue semi-aquatique, décrite par F. de Lapparent du MNHN (Paris) (De Broin 1970). Ce spécimen attribué au genre fossile Ptychogaster et correspondant à un taxon commun des lacs et rivières de cette période, elle est connue dans divers bassins sédimentaires d’Europe, dont la Formation de Limagne. Ce spécimen collecté dans une des galeries de la mine Fernand par un mineur, J.-P. Schwartz, a la particularité d’être un individu juvénile (rare) et d’avoir été préservé au sein de la couche inférieure de potasse d’âge Oligocène. Elle sera proposée à C. Courtot, collaborateur et successeur de V. Maïkovsky, pour y être conservé en collection. Des travaux conséquents ont porté aussi sur la microfaune (plancton, foraminifères et dinoflagellés) et la palynologie du site, au travers de deux thèses de doctorat : celle de Monique Schuler en 1988, traitant des environnements et des paléoclimats du Paléogène (Schuler 1988) et celle de Marie-Madeleine Blanc-Valleron en 1991, sur l’étude des évaporites du bassin de Mulhouse et de leurs caractéristiques pétrographique et géochimiques (Blanc-Valleron 1991). Depuis, la collection n’a pas été remobilisée à la hauteur de son intérêt scientifique. Les connaissances et l’approche paléontologique ont évolué à travers certains développements méthodologiques et technologiques (CT-scan, phylogénie moléculaire, microscopie électronique à balayage) amenant assurément à des révisions de la plupart des genres désignés par Maïkovsky. C’est le cas pour le genre Cyrena (Fig. 11) décrit par Anton en 1838, qui correspond aujourd’hui à plusieurs autres taxons de bivalves comme Geloina ou Polymesoda.
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| Fig. 11. Spécimens fossiles de la collections Maïkovsky. Tous ces échantillons proviennent de la Zone Fossilifère datée du Rupélien. A : AE5-5 Mytilus socialis, B : AE8-4 Notogoneus sp., C : AG6-9 Prolebias praecursor, D : AE3-8 Débris végétal, E : AE-9 Limnaea marginata, F : AD8-10 Cyrena semistriata (nom de genre invalide, attribution taxinomique à revoir), G : AE4-5 Gammarus retzi, H : AE2-1 Eosphaeroma margarum. Toutes les barres d’échelles mesurent 1 cm. Fossiles visibles au musée de la Mine et de la Potasse (Wittelsheim, Haut-Rhin, Alsace). Photos Paul Joube, 2024. |
Des changements d’attribution taxinomique ne sont pas qu’une affaire de spécialistes paléontologues, elles peuvent induire des réflexions et des analyses pertinentes sur la nature des paléoenvironnements et de leurs paramètres (bathymétrie, salinité, invasions marines, présence ou non de courants, etc.), notamment dans un contexte d’assèchement climatique. Par exemple, le genre Mytilus qui est exclusivement associé à des environnements marins, à l’inverse des groupes de gastéropodes Planorbis et Limnaea qui eux sont inféodés aux eaux douces (Fig. 11). La présence concomitante de ces trois genres au sein d’un même niveau stratigraphique soulève des questionnements autour du paléoenvironnement possible du bassin potassique au Rupélien (de 33 à 27 millions d’années).
Grâce à un regain d’intérêt au début des années 2020, la collection redevient au centre des questionnements scientifiques. C’est le cas des travaux menés par Gindre et al. (2021) qui ont analysé les potasses aptiennes de la formation Loémé au Congo à partir des données industrielles de subsurface produites par les MDPA dans les années 1960-1970. Ou même des travaux menés par notre équipe sur divers groupes taxinomiques (amphisiles « poissons-rasoirs » et sur l’espèce de moule Mytilus socialis) afin de faire le lien entre certains dépôts et la formation de la potasse (Joube et al., 2023, 2025, Brungard et al., 2024).
La collection Maïkovsky offre la possibilité de nouveaux développements de recherche, centrés sur des constats paléogéographiques, ainsi que sur la formation de la sylvinite de Mulhouse dans un contexte où les changements climatiques sont importants.
Elle constitue aussi un fonds géopatrimonial à valeur historique qui trouve aujourd’hui sa place dans les préoccupations de conservation muséologique. En raison de leur grande solubilité et par la nature hydrophile de certains échantillons de sels (Carnallite, bischofite), la collection minéralogique est fragile et donc vulnérable. Des dégradations visuelles liées à de la dissolution superficielle et le développement de cristallisations pelliculaires de sels ont été observés sur de nombreux échantillons. Sa grande sensibilité à la température et à l’hygrométrie rend sa conservation complexe. Des efforts ont été engagés pour limiter les dégradations et un suivi des paramètres impliqués est en cours en appui avec le Centre de Recherche sur la Conservation (CRC) du Museum national d’Histoire naturelle (MNHN).
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