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De la collecte à l’usage : Les artefacts du cabinet de l’Académie de Lausanne au 18e siècle

 

From collection to use: the artefacts of the cabinet of the Academy of Lausanne in the 18th century

 

 

Résumé Plan Texte Bibliographie Notes Auteurs Citation PDF

 


Résumé / Abstract


L’étude des artefacts du cabinet de l’Académie de Lausanne et des archives s’y référant apporte un regard complémentaire sur la question actuelle de la Suisse coloniale et sur une pédagogie propre au protestantisme. La présence d’artefacts non-européens sur le territoire suisse montre en effet l’implication de certains acteurs, notamment militaires dans l’expansion coloniale au 18e siècle. Enfin, l’exposition de ces artefacts n’a pas pour seul but le plaisir de regarder de belles choses étrangères et curieuses, mais bien de servir d’instrument pédagogique dans le projet d’éducation intellectuelle que met sur pied Alexandre César Chavannes dans son essai.

Mots clés : Académie - cabinet - artefacts - histoire des collections - inventaire des collections - armée - protestantisme - empirisme - pédagogie - éducation - Lausanne - Genève - Suisse - Alexandre César Chavannes

 

The study of the artefacts of the cabinet of the Lausanne Academy and the related archives provides a complementary view of the current question of colonial Switzerland and a pedagogy specific to Protestantism. The presence of non-European artefacts on Swiss territory indeed shows the involvement of certain actors, notably the military in the colonial expansion during the 18th century. Finally, the exhibition of these artifacts is not only for the pleasure of looking at strange and curious things, but also to serve as a teaching tool in the intellectual education project that Alexandre César Chavannes sets out in his essay.

Keywords: Academy - artefacts - history of collections - inventory of collections - army - Protestantism - empiricism - pedagogy - education - Lausanne - Geneva - Switzerland - Alexandre César Chavannes

 

 


Plan


Introduction

La collecte des artefacts : les Suisses à l’étranger

L’usage des artefacts : laboratoire d’une pédagogie protestante

Conclusion

Remerciements

Bibliographie

 


Texte intégral


 

Introduction

 

En 2003, à Bâle, l’Association des historiens et des historiennes de l’art tenait un colloque intitulé : « Collections et pratiques de la collection en Suisse au 18e siècle ». En introduction des actes du colloque (Schubiger et al., 2007), Benno Schubiger, membre du comité de la Société suisse pour l’étude du XVIIIe siècle (SSEDS), questionne « l’acte de collectionner » et invite les universitaires et les conservateurs à écrire l’histoire de cette pratique en Suisse au 18e siècle. C’est dans cette réflexion que je souhaite inscrire ma thèse de doctorat, entreprise à l’université de Berne dans le cadre d’un projet portant sur l’exotisme en Suisse au siècle des Lumières 1. Les artefacts retrouvés dans les réserves des musées sont des fragments, des traces, toujours lacunaires d’une histoire qui reste à écrire. Cependant, ces objets, croisés au prisme des images, mais aussi des sources écrites, des inventaires et des ouvrages théoriques, représentent un important corpus pour écrire cette histoire qui vient affiner et enrichir ce que l’on sait déjà d’un collectionneur, d’une ville, ou même plus largement d’une politique d’expansion territoriale ou d’une économie internationale.

La collection du cabinet de l’Académie de Lausanne formera le cas d’étude principal de cet article. Cet ensemble, constitué dans le dernier quart du 18e siècle, est relativement bien documenté grâce au travail d’inventaire initié par Alexandre César Chavannes (1731-1800), pasteur, professeur de théologie et bibliothécaire en charge du cabinet, qui ouvre un livre d’inventaire « destiné à tenir en note » tout ce qu’il contient en 1779 2. Comme j’aimerais le montrer dans cet article, la richesse des sources, aujourd’hui disponibles, rend le cas d’étude du cabinet de l’Académie de Lausanne fascinant : il apporte de nouveaux éclairages, au siècle des Lumières, sur les Suisses à l’étranger mais aussi sur les enjeux d’une pédagogie protestante dans les cantons ayant adopté la Réforme.

L’existence des cabinets en Suisse a été peu discutée par les principaux auteurs du sujet. Von Schlosser (2012), Schnapper (2012), Pomian (1987) et Lugli (1988) se sont concentrés sur les collections françaises, allemandes et italiennes. Or la Suisse est, depuis le 13e siècle, une confédération et non une monarchie comme la France (jusqu’en 1789) ou un Saint-Empire comme l’Allemagne (jusqu’en 1806). Par conséquent, elle n’a pas de collection royale ou de cabinet princier ; les collections sont la propriété de particuliers juristes, herboristes, médecins, professeurs ou encore des Académies.

En ce qui concerne l’histoire des collections d’artefacts non-européens en Romandie (la partie francophone de la Suisse occidentale), Kaehr (2000) et Buyssens & Dubois (2000) ont réalisé un travail considérable de récolement et de contextualisation des artefacts, respectivement pour les collections du cabinet de Charles de Meuron (1736-1806), aujourd’hui conservées au musée d’ethnographie de Neuchâtel, et pour celles du cabinet de l’Académie de Genève, aujourd’hui conservées au musée d’ethnographie de Genève.

A partir du cas d’étude du cabinet de l’Académie de Lausanne, l’objectif est de comprendre sur quel modèle de classification des collections s’est appuyé Chavannes qui rédige en 1779 cet inventaire inédit 3, dans lequel il classifie les artefacts selon les règnes en vigueur. De plus, je souhaite montrer comment Chavannes utilise les artefacts dans son projet d’éducation intellectuelle comme support pédagogique.

Abréviations :
ACV - Archives cantonales vaudoises, Chavannes-près-Renens, Suisse
BCU - Bibliothèque cantonale et universitaire, Lausanne, Suisse
MCAH - Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, Lausanne, Suisse
BGE - Bibliothèque de Genève, Suisse

 

 

La collecte des artefacts : les Suisses à l’étranger

La richesse de ce livre d’inventaire, conservé au musée monétaire cantonal à Lausanne, permet de mettre en évidence des réseaux de circulation des artefacts depuis des contrées lointaines jusqu’en Suisse. Dans ce manuscrit, source principale d’information, les artefacts sont classés sous quatre parties : médaillier, règne animal, règne végétal et règne minéral. Cette classification distingue le cabinet de Lausanne des autres cabinets, Berne et Genève par exemple, qui n’ont pas de livre d’inventaire spécifique, en usage à la même période, les entrées étant répertoriées, de manière non systématique, dans les Registres des Assemblées de Messieurs les Directeurs de la Bibliothèque.

Chavannes séjourne à Bâle entre 1759 et 1766 où il côtoie Jean Bernoulli (1710-1790) comme l’atteste une lettre que lui rédige Chavannes 4, ainsi que Daniel Bernoulli (1700-1782), deux frères mathématiciens et naturalistes bâlois de renom et tous deux professeurs à l’Académie de Bâle. A leur contact, il fréquente les plus prestigieux cabinets de Bâle et consulte les ouvrages de référence en matière de classification et d’agencement de cabinets. Avec cet inventaire, Chavannes met très probablement en pratique les théories de classification dont la plus ancienne semble être celle de Samuel Quiccheberg (1529-1567) (Cf. Desvallées & Mairesse, 2005), intitulée : « Inscriptiones », publiée à Munich en 1565. Quiccheberg, médecin d’origine anversoise, établi en Allemagne, appartient au cercle des systématiciens bâlois, dont fait aussi partie Conrad Gesner (Falguières, 1992) ; par conséquent, son ouvrage a dû connaître une large audience auprès des collectionneurs au 16e, puis au cours des siècles suivants, à Bâle, ainsi que plus largement en Suisse et dans le reste de l’Europe.

En plus d’une classification des artefacts, Chavannes apporte un grand soin à la retranscription de nombreuses informations liées à l’entrée en collection des artefacts : noms des donateurs, voir des collecteurs avec éléments biographiques, provenances géographiques, contexte d’usage. Ces personnes citées par Chavannes et que nous appellerons « agents d’acquisition » sont de profils divers. Certains d’entre eux traversent les océans et les frontières au service d’armées ou de corps diplomatiques étrangers, alors que d’autres restent à Lausanne. Antoine Henri Louis Polier (1741-1795), par exemple, est l’un de ces jeunes Suisses parti à l’étranger. La vie et l’œuvre de Polier ont été étudiées par plusieurs spécialistes (Colas & Richard, 1985 ; Jasanoff, 2007 ; Imbert, 2016) pour ce qui concerne sa collection de manuscrits puis par Imbert (2016) pour ce qui concerne sa collection de peintures miniatures. Pour ma part, je regarderai Polier comme un agent d’acquisition, d’origine lausannoise, qui fait carrière à l’étranger et dont une partie de la collection est aujourd’hui conservée à la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Lausanne. Surnommé l’Indien, Polier séjourne trente ans en Inde (1758-1788), principalement à Calcutta, Faizadab et Lucknow, où il adopte les codes vestimentaires de l’aristocratie indienne, comme représenté sur une aquarelle d’un artiste inconnu, d’après une toile de son ami le peintre Johan Joseph Zoffany (1733-1810) (Fig. 1). Durant son séjour en Inde, d’abord au service de l’East India Company, puis du Vazir de l’Oudh et enfin pour ses propres affaires il se passionne pour les manuscrits et les peintures miniatures indiennes qu’il collectionne abondamment. Il soutient aussi financièrement la création artistique, notamment en patronnant Mehr Cand, artiste indien de renom. En 1788, il rentre en Europe avec sa collection, aujourd’hui dispersée dans plusieurs villes européennes 5.

Fig. 1. Colonel Antoine-Louis Henri Polier regardant une nautch (danse), d’après une peinture de Johann Zoffany, entre 1786 et 1788, Inde, Uttar Pradesh, Faizabad ou Lucknow, aquarelle sur papier, 25 x 32 cm, legs de Balthasar Reinhart, Musée Rietberg, Zurich, inv. 2005.83.

La partie de sa collection conservée à la Bibliothèque cantonale et universitaire à Lausanne compte par exemple un manuscrit indien sur feuille de latanier gravé 6 en excellent état de conservation (Fig. 2). Cette typologie de manuscrits, largement représentée dans les cabinets suisses et européens des 17e et 18e siècles 7, témoigne des relations entretenues à l’international par la Suisse. Nombreux étaient les jeunes Suisses à s’engager dans les armées comme alliés ou comme auxiliaires permanents, dans le cadre de traités d’alliance signés avec l’Empire français et l’Empire néerlandais (Kleyntjens, 1952). Cet engagement leur permettait, à leur retour en Suisse, de prétendre à un meilleur avenir professionnel et d’assurer leur futur, accédant ainsi à des postes de responsables politiques et économiques. De plus, cette présence suisse à l’étranger permet d’inscrire durablement des liens à l’international et ainsi d’établir des activités commerçantes.

 

Fig. 2. Auteur inconnu, manuscrit en langue malabare, collection Polier, G 180, Bibliothèque cantonale et universitaire, Lausanne.

D’autres agents d’acquisitions, sans traverser les frontières, collectionnent également des artefacts non-européens en Suisse via les réseaux locaux de collectionneurs. Jean-François Dellient (1750-1821) a laissé un ouvrage manuscrit intitulé : Tableau historique du Canton de Vaud en Suisse… 8, offrant une exceptionnelle vue historique de Lausanne. Une boutique de curiosités, citée par Dellient et nommée « boutique Fritsché » propose à la vente : « une collection curieuse et intéressante de minéraux, de pétrification, de coquilles et de plantes marines. C’est le premier commerce de ce genre qu’il y ait eu à Lausanne ». Dellient mentionne également la présence d’un cabinet privé : « Plus près de l’église dans la maison Braithgaubt, il y a un tawmack ou assommoir indien, qui a été apporté en Europe par le major américain André Dellient, mort à Lutry en 1792. »

Par conséquent, un actif réseau de collecteurs et de collectionneurs est inscrit à Lausanne et plus largement en Suisse. Les professeurs de l’Académie qui lèguent à leur mort leur cabinet participent aussi activement à ce réseau. Le professeur François-Louis Allamand (1709-1784), qui enseigne le grec et la morale, donne en 1779 9trois manuscrits indiens sur feuille de latanier 10, similaires à celui cédé par Polier. La manière dont Allamand acquière ces manuscrits est inconnue à ce jour. Cependant, nous pouvons supposer qu’il les a obtenus via les réseaux locaux de collectionneurs ou par l’intermédiaire de son frère Jean Nicolas Sébastien Allamand (1713-1787), en charge du cabinet de l’Université de Leiden (Pays-Bas), où il enseigne la philosophie, les mathématiques et la zoologie (Rookmaaker, 1989).

Ainsi, le cabinet de l’Académie bénéficie des artefacts qui transitent par la boutique et par les réseaux locaux et internationaux. Les Européens partis à l’étranger, restant en contact avec leur réseau local, proposent l’envoi d’artefacts, comme l’atteste une lettre de Claude Martin (1735-1800) adressée à Charles de Meuron (1738-1806) à Neuchâtel. Martin, militaire de la Compagnie française des Indes orientales et ami de Polier, écrit ainsi à Meuron qu’il devrait recevoir de Polier un « sabre persan » du Bengale (Kaehr, 2000) 11.

Les Suisses vivant dans un pays sans accès direct à la mer sont nombreux : la présence d’archives et de collections d’artefacts collectées hors d’Europe et exposées dans les cabinets académiques et privés au 18e siècle en témoigne. Ces artefacts ont une « vie sociale » (Appadurai, 1988), comme les personnes qui les ont collectés, les ont collectionnés et les ont exposés. Ils matérialisent les échanges, les rencontres et les interactions de la Suisse à l’échelle internationale. De plus, ils représentent la perception du monde que pouvaient avoir les Suisses au 18e siècle. En effet, l’étude de ces artefacts, placée au cœur d’une analyse croisant l’histoire de l’art et l’anthropologie culturelle, éclaire de manière nouvelle l’histoire de la Suisse intellectuelle, économique, politique et coloniale du 18e siècle. Par ailleurs, leur étude montre que ces artefacts qui ont transité d’un continent à un autre, sont pris dans des rapports sociaux qui changent leur usage (Thomas, 1991) ; ils sont décontextualisés afin d’être recontextualisés par leur mise en exposition dans le cabinet, où ils sont utilisés comme instrument servant la pédagogie des professeurs de l’Académie.

 

 

 

L’usage des artefacts : laboratoire d’une pédagogie protestante

 

Dans cette seconde partie, au moyen de sources inédites, j’entends discuter l’agencement intérieur du cabinet et des artefacts. Ces derniers tiennent une place essentielle, et jusqu’à présent ignorée, dans le projet pédagogique de l’Académie : en effet, les objets sont non seulement observés mais physiquement étudiés et manipulés dans ce contexte. Le toucher des collections est au cœur d’une pédagogie par l’objet qui caractérise la production du savoir dans l’univers protestant romand incarné par Chavannes. Ainsi, c’est non seulement par les textes, mais bien par une interaction concrète avec la culture matérielle étrangère que le savoir est créé et transmis dans ce contexte spécifique.

Au 18e, le cabinet se situe au rez-de-chaussée du bâtiment de l’Académie, à côté de la bibliothèque, dont a aussi la charge Chavannes. Ce dernier est composé d’une pièce avec deux fenêtres et deux entrées, dont l’une se fait par la salle de lecture puis la seconde par la salle principale de la bibliothèque (Fig. 3).

 Fig. 3. Plan de l’Académie (1808), K XIII 63, Archives cantonales vaudoises, Lausanne.

Aucune image, ni peinture, ni dessin, ni gravure représentant le cabinet semble être à ce jour connu. En revanche, les archives décrivant des interventions d’artisans, notamment les livres de comptes et une liste des artefacts classés par mobiliers d’exposition, permettent de se rendre compte de l’agencement du lieu ainsi que de la mise en exposition des artefacts. Si les images représentant des cabinets suisses du 18e siècle sont très rares, une représentation de l’Académie de Berne existe cependant. Cette peinture, de l’artiste Johannes Dünz (1645-1736), réalisée en 1696, montre les membres du comité de la bibliothèque de l’Académie de Berne (Fig. 4). En arrière-plan, la collection des portraits des Bourgeois de Berne est accrochée aux rayonnages de la bibliothèque, des statues d’antiques sont disposées sur la rambarde des escaliers. Puis, un manuscrit est présenté sur la table, autour de laquelle sont réunis les membres du comité, en premier-plan. Enfin, deux globes, probablement l’un céleste et l’autre terrestre, sont situés de part et d’autre des membres. Or les livres de comptes de l’Académie de Lausanne font état de collections similaires : une collection de 21 portraits 12 des Bourgeois de Berne ainsi que de deux globes (Fig. 5), l’un céleste et l’autre terrestre, récemment identifiés parmi la collection d’artefacts de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Ces globes sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque cantonale et universitaire et non pas dans l’un des musées cantonaux du Palais de Rumine comme le reste des collections du cabinet, très probablement parce qu’ils ont été utilisés comme instruments scientifiques servant à l’enseignement de la géographie, à l’Académie puis à l’université. Réalisés selon les observations faites par le géographe De l’Isle (1675-1726), ces derniers proviennent de la collection du professeur de mathématique Louis de Treytorrens (1726-1794) qui lègue son cabinet à l’Académie en 1794 13.

 Fig. 4. La commission de la Bibliothèque de la Bourgeoisie, Johannes Dünz, 1696,
Bibliothèque de la Bourgeoisie, Berne, inv. Neg. Nr. 1796.

 Fig. 5. Globes (terrestre et céleste), Bibliothèque cantonale et universitaire, Lausanne.

Les livres de comptes sont aussi une source inestimable pour reconstituer l’agencement intérieur du cabinet de l’Académie, palliant ainsi à l’absence d’image. Les interventions de chaque corps de métier sont inscrites avec la somme due. Ainsi, le menuisier réajuste le mobilier à chaque acquisition d’un nouveau cabinet. Par exemple, lorsque l’Académie acquiert le cabinet du Colonel de Ruvynes, à la fin de l’année 1796, au tout début de l’année suivante un charpentier et une couturière sont employés, respectivement pour l’agencement du cabinet et la confection de rideaux 14 (Fig. 6).

 

 Fig. 6. Livre de comptes, KXIII 52 5 2, p.9, Archives cantonales vaudoises, Lausanne.

Un second document —une liste des artefacts classés par mobiliers d’exposition—, datant de 1809 (Fig. 7), est d’une importance considérable, car il permet de visualiser l’agencement de l’espace et la mise en exposition des collections 15, rangées dans des tiroirs, dans des buffets ou encore disposées sur des tables ; ces collections étaient ainsi constituées :

-« d’objets d’histoire naturelle, principalement des animaux très rares et curieux, quadrupèdes, reptiles aquatiques enfermés dans des bocaux d’alcool » 16
- « des coquillages » 17
- « des collections minéralogiques » 18
- « des papillons en tableaux » 19
- « des ustensiles de sauvages, lances » 20
- et de « 21 portraits des L.L.E.E. bourgeois de Berne » 21

 Fig. 7. « Inventaire pris en gros du cabinet d’histoire naturelle à la remise qu’en a fait monsieur le professeur Conod à son successeur le professeur Secretan […] la bibliothèque. Les inventaires dressés par monsieur Struve et Secretan n’en étant point trouvés et monsieur Conod n’en ayant point remis à son successeur », décembre 1809. Bdd19B, Archives cantonales vaudoises, Lausanne.

Le cabinet de l’Académie réunit ainsi plusieurs cabinets privés plus anciens, reçus par don ou legs entre 1779 et 1809. Ces cabinets de spécimens naturalisés, de conchyliologie, de monnaies et autres artefacts sont constitués par des Lausannois : Philippe-Conrad Buchner, chirurgien et apothicaire 22, mais aussi par des étrangers, tel que Ruvynes 23 dont le cabinet de renommée internationale au 18e siècle est cité dans l’ouvrage de Dezallier d’Argenville (1780 : 811), comme un exemple de référencement pour les collections de conchyliologie.

Au début du 19e siècle, la collection du cabinet de Lausanne peut être estimée à près de 4790 artefacts de typologies variées comme dit précédemment et de provenances diverses : Le Cap, Suriname, Brésil, Chine, Inde, Turquie, France, Grèce et Italie. A titre de comparaison, le cabinet de l’Académie de Genève, constitué plus tôt dans le 18e siècle, reçoit ses premiers dons dès 1702 24. Ceux-ci sont moins conséquents, notamment en termes d’objets d’histoire naturelle. En effet, aucun cabinet privé n’est acquis comme c’est le cas à Lausanne. Entre 1702 et 1759, le don le plus important fait au cabinet de l’Académie de Genève est celui d'Ami Butini, un genevois établi au Suriname, comprenant à la fois des poissons et reptiles en alcool, des artefacts du quotidien, tels que des instruments de musique ou des vêtements, soit à peine une quarantaine d’artefacts au total 25.

Or ces artefacts sont essentiels dans le projet d’éducation intellectuelle de Chavannes qui était à la fois professeur de théologie et bibliothécaire en charge du cabinet. Si les sources premières sur Chavannes manquent, comme sa correspondance ou son portrait, en revanche la littérature du 19e siècle est riche en témoignages élogieux. Il y est décrit comme un précurseur, un pionnier qui a servi, et qui était au service des étudiants 26. Nous lui devons des sources d’exception comme le Catalogue général des livres de la Bibliothèque académique de Lausanne (1779) 27 ainsi que l’Histoire de l’Académie (1780) 28, preuves de son dévouement sans borne pour cette institution et pour la diffusion du savoir. Sa propre expérience d’étudiant à l’Académie, décrite comme des plus mauvaises, « l’ennui et le dégoût des méthodes d’instruction usitées alors le saisit » (Chavannes, 1882), pourrait être l’une des raisons de son engagement dans la révision de l’éducation à laquelle il consacrera une partie de son travail.

En 1779, il écrit un essai sur l’éducation intellectuelle (Chavannes, 1787), « science nouvelle … de la plus grande utilité pour l’instruction » (p. III), « édifice intellectuel ne sauroit avoir d’autre fondement que la première des connaissances de l’homme, celle des faits découverts par l’observation et l’expérience, et ensuite rapprochés et comparés, pour être réduits sous des notions générales » (p. 20). Chavannes, au contact des ouvrages de Bacon, Locke et Condillac, disponibles à la bibliothèque de l’Académie 29, s’inspire de l’empirisme et base cette nouvelle éducation sur l’observation et l’expérience qu’il semble mettre en application au sein même de l’Académie, comme le suggère la présence du laboratoire de physique, au second étage du bâtiment, visible sur le plan de 1808 (Fig. 8). Cependant ce projet inspiré par l’empirisme n’est pas si innovant en Suisse. En effet, l’historien des sciences Marc Ratcliff, dans l’introduction de l’ouvrage Mémoires d’instruments (Ratcliff et al., 2011), suggère que Jean-Robert Chouet (1642-1731), professeur de philosophie à l’Académie de Genève, acquiert déjà, en 1669, divers instruments afin de valoriser l’expérimentation dans l’enseignement à l’Académie de Genève. En revanche, Chavannes est le seul à rédiger un essai sur le sujet.

 Fig. 8. Plan de l’Académie (1808), K XIII 63, Archives cantonales vaudoises, Lausanne.

De plus, la proximité des artefacts du cabinet et des ouvrages de la bibliothèque à l’Académie de Lausanne est à souligner : le savoir théorique y était lié au savoir pratique, à l’observation et à l’expérience. Enfin, l’emploi d’adjectifs pour décrire les collections est révélateur de son usage au quotidien dans l’enseignement. Par exemple, l’une des collections de minéralogie est dite « portative », 30 facilitant ainsi son déplacement au sein du bâtiment dans les différents auditoires. Puis, dans une autre liste, il est mentionné la pauvreté d’un cabinet « non systématique », ne pouvant ainsi répondre convenablement au besoin de l’enseignement : « Ce cabinet ayant été rassemblé par un amateur n’offre pas un ensemble systématique. Il y manque nombres d’objets nécessaires à l’instruction » 31. Cette remarque souligne une certaine politique d’acquisition mettant en avant plusieurs critères de sélection, notamment celui de répondre au besoin de l’enseignement. Par conséquent, ce cabinet offre aux étudiants la possibilité d’acquérir un savoir théorique mais aussi sensible basé sur l’expérience : visuelle, tactile voire olfactive.

 

 

Conclusion

 

Pour conclure, je souhaite revenir sur l’emploi du terme artefact pour parler des objets. Ce choix est fait en référence au travail de l’historien de l’art Jules David Prown (1982), qui emploie ce terme pour parler d’objets qui ne sont ni des peintures, ni des sculptures, mais des objets étudiés tant pour leurs qualités visuelles que pour leurs qualités matérielles. Il propose ainsi une histoire de l’art décloisonnée, qui sort des processus de catégorisation art majeur/art mineur, tout en intégrant la matérialité des artefacts. L’histoire de l’art est ainsi une des méthodologies de la méta-méthodologie qu’est la culture matérielle (Yonan, 2011).

C’est dans le cadre de cette méthodologie que l’étude croisée des artefacts, des images et des archives met en lumière une histoire de la Suisse méconnue. En effet, malgré un contexte géographique peu favorable à un échange international par les mers, Lausanne a su tirer son épingle du jeu et être un lieu international et cosmopolite. Des acteurs aux profils divers se côtoyaient : voyageurs, professeurs, collectionneurs, amateurs et jeunes suisses auxiliaires dans les armées étrangères. Ces réseaux locaux et internationaux semblent tous converger vers l’Académie et son cabinet, où étaient exposés des artefacts variés : minéraux, animaux naturalisés, objets du quotidien, couvrant de nombreuses géographies ainsi que de nombreuses chronologies. De plus, l’Académie a été innovante dans son enseignement par l’intermédiaire de Chavannes, qui l’engagea dans la voie d’une éducation intellectuelle à la fois théorique et pratique par l’observation et la comparaison au moyen de livres, d’artefacts et de laboratoires. Chavannes est un personnage complexe qui reste encore difficile à appréhender. Il est à la fois un homme de cabinet dévoué à l'enseignement et aux étudiants, qui n’a laissé aucune trace, ni archives, ni images mais qui a cependant eu une production littéraire foisonnante — son Anthropologie compte 13 volumes 32 — ainsi qu’un exceptionnel réseau, constitué d’acteurs essentiels dans l’histoire des cabinets en Suisse et plus largement en Europe et dans le monde au 18e siècle.

 

Remerciements

 

Je remercie vivement Dr. Noémie Etienne, professeure historienne de l’art à l’Université de Berne pour ses précieux conseils, ainsi que Dr. Lionel Pernet, directeur du musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne (Suisse)

 

 

Bibliographie

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Chavannes A. C., 1787. Essai sur l’éducation intellectuelle : avec le projet d’une science nouvelle. Lausanne, Isaac Hignou, 261 p.

Chavannes E., 1882. Notes sur la famille Chavannes. Lausanne, Bridel, 67 p.

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Desvallées A. & Mairesse F., 2005. Sur la muséologie. Culture & Musées, 6 (1) : 131–55.

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Falguières P., 1992. Fondation du théâtre ou Méthode de l’exposition universelle. Les Inscriptions de Samuel Quicchelberg (1565). Les Cahiers du Musée national d’art moderne, 40 : 91–115.

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Kaehr R., 2000. Le mûrier et l’épée. Neuchâtel, Université de Neuchâtel, 432 p.

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Notes


  1. Ce programme, intitulé « Building the Exotic » et financé par le fonds national suisse de la recherche scientifique, est dirigé par Prof. Noémie Etienne, assistée de Dr. Chonja Lee, Dr. Sara Petrella et MA Claire Brizon. Pour plus d’information sur le programme : http://theexotic.ch/.

  2. Chavannes A. C., 1779.Livre Destiné À Tenir En Note Tout Ce Que l’Académie de Lausanne Possède Ou Pourra Acquérir Dans La Suite En Fait de Monuments, Antiquités, Médailles Anciennes Ou Modernes, Histoire Naturelle, Pétrifications, Coquillages, Minéraux, Etc. Commencé En Janvier 1779 Par Le Professeur Chavannes, Présent Bibliothécaire. Lausanne, (Musée monétaire cantonal, sans cote).

  3. Idem

  4. Chavannes, Alexandre César, Lettre à Jean II Bernoulli, Lausanne, 16 avril 1774, cote UBB L Ia 42, Nr. 21. Selon la transcription établie par Lumières. Lausanne (Université de Lausanne), http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/885/, consulté le 15 décembre 2017.

  5. Pour l’essentiel : au musée Reitberg à Zurich, à la Bibliothèque nationale de France à Paris, au British Museum à Londres, au musée des arts islamiques à Berlin.

  6. BCU, G180 et G180A, attribués à Polier

  7. A titre d’exemple : manuscrits similaires à Halle, Allemagne 17e siècle et à Neuchâtel, Suisse 18e siècle.

  8. Dellient, J.-C., ca 1818. Tableau historique du Canton de Vaud en Suisse depuis le commencement de sa population 596 ans avant J.Christ jusqu’à nos jours. Auquel on a joint la description de l’église cathédrale de Lausanne et des environs. Lausanne, BCU, F1005.

  9. Chavannes A. C., 1779, op. cit.

  10. MCAH, n° d’inventaire IV/E-007, probablement collection Allamand.

  11. Lettre (P – dos.41.IV) retranscrite. P.76.

  12. ACV Bdd 19B : « 21 portraits des L.L E.E de Berne, avec leur cadre doré.

  13. ACV, Bdd 156, 8bre 1794 Extrait de l’inventaire pris dans la maison du défunt Professeur de Traytorrens à Lausanne et Bdd 57, 1802 détail de l’inventaire de la collection Treytorrens par M.Develey.

  14. ACV, KXIII 52 5 2, p.9 cabinet du colonel de Ruvynes.

  15. LACV, Bdd19B, une feuille recto-verso, Décembre 1809 : « Inventaire pris en gros du cabinet d’histoire naturelle à la remise qu’en a fait monsieur le professeur Conod à son successeur le professeur Secretan … la bibliothèque. Les inventaires dressés par monsieur Struve et Secretan n’en étant point trouvés et monsieur Conod n’en ayant point remis à son successeur. »

  16. ACV, KXIII 52 5 2.

  17. ACV, Bdd19B (Deux feuilles numérotées de 1 à 4 au crayon violet dans l’angle supérieur droit.)

  18. Alexandre César Chavannes, Livre d’inventaire, MCM, 1779. Sans cotation.

  19. ACV, Bdd19B (Deux feuilles numérotées de 1 à 4 au crayon violet dans l’angle supérieur droit.)

  20. Idem.

  21. Idem.

  22. Idem.

  23. ACV, KXIII 52 5 2 livres de comptes de l’Académie.

  24. BGE, Arch BPU Ga1.

  25. BGE, Arch BPU Dd4.

  26. « Savant dont la modestie égalait l'érudition, travaillant sans relâche, vivait habituellement dans son cabinet et consacrait son temps à l'étude et aux étudiants, dont il était l'ami et le guide », in Verdeil & Gaullieur, 1854, p. 123.

  27. Chavannes A. C., 1779. Catalogue General Des Livres de La Bibliotheque Accademique de Lausanne Dressé L’an 1779 Au Mois d’Avril Par Alexandre Cesar Chavannes Professeur En Theologie et Bibliothecaire. Lausanne, (BCU VII/2).

  28. Chavannes A. C., 1780. Histoire Abrégée de l’Académie de Lausanne, Depuis Son Origine. Lausanne, BCU B 800.

  29. Chavannes A. C., 1779.Catalogue …, op. cit.

  30. ACV Bdd 19b, inventaire 1809.

  31. ACV Bdd 19b, inventaire s.d.

  32. Dr. Christian Grosse (Université de Lausanne) est en charge d’un projet d’étude, de retranscription et de numérisation de l’œuvre anthropologique de Alexandre César Chavannes, intitulé "A. C. Chavannes et sa Science générale de l'homme (1788)", http://lumieres.unil.ch/projets/chavannes, version du 15 mai 2017

 

Auteur


Claire Brizon
Institut für Kunstgeschichte Hodlerstrasse 8 3011 Bern
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Citation


Brizon C., 2018. De la collecte à l'usage: Les artefacts du cabinet de l’Académie de Lausanne au 18e siècle. Colligo, 1(1).https://perma.cc/P5LG-KZS3